En 1911, Ambrose Bierce a publié Le Dictionnaire du diable. L’idée d’une corporation ou d’une entreprise, telle qu’elle est présentée dans ce dictionnaire, existe depuis plus d’un siècle. Mais si Bierce était encore de ce monde et devait redéfinir l’entreprise, il y aurait probablement un changement. En effet, les profits demeurent, mais il y a un sentiment croissant de responsabilité et d’action collectives. Les entreprises cherchent de plus en plus à collaborer et à œuvrer pour le bien commun — ce que j’appelle « multilatéralisme privé ».
« Corporation, n. Dispositif ingénieux pour obtenir un profit individuel sans responsabilité individuelle »
(Ambrose Bierce dans Le Dictionnaire du diable)
Mais avant d’aborder ce phénomène d’action collective dans le secteur privé, comprenons le multilatéralisme. En relations internationales, le multilatéralisme désigne une alliance de plusieurs pays poursuivant un objectif commun. Une organisation multilatérale est une institution mise en place par cette alliance pour atteindre ces objectifs. Dans le domaine de la lutte contre les changements climatiques, le multilatéralisme est également essentiel et complexe. Personne ne détient « la solution », mais tout le monde fait partie de « la solution ». Pourtant, au fil des ans, la notion de multilatéralisme semblait cantonnée à la collaboration entre gouvernements.
Il y a eu un changement notable dans le monde d’après-guerre, marqué par de nombreux défis concernant la croissance économique et la réduction de la pauvreté ; le multilatéralisme était considéré comme fondamental pour un monde pacifique et prospère. Au fil des ans, à mesure que les défis évoluaient, tels que la crise financière, la cybersécurité, le changement climatique, etc., le multilatéralisme est devenu synonyme d’effort collectif. Les entreprises privées se sont intégrées au nouveau récit — notamment dans le domaine du changement climatique. Cela pourrait être dû à l’impatience qui croît alors que le temps presse, et que les engagements mondiaux sont loin d’atteindre la limite de 1,5 °C.
Le terme « multilatéralisme privé » m’est revenu en tête lors de la COP27, où j’ai constaté une participation sans précédent du secteur privé.
Des entreprises du monde entier ont appelé à une action collective contre les changements climatiques. Cela s’est produit dans tous les secteurs, et de multiples initiatives sont déjà en cours pour favoriser l’action. Avant la COP27, plus de 100 PDG et hauts dirigeants ont signé une lettre ouverte adressée aux dirigeants mondiaux. La lettre affirmait : « Nous, l’Alliance des chefs d’entreprise pour le climat, sommes unis pour résoudre la crise climatique. Nous sommes prêts à travailler de concert avec les gouvernements pour mener des actions climatiques audacieuses. » Voilà ce que j’appelle le multilatéralisme privé.
Personne ne détient « la solution », mais tout le monde fait partie de « la solution ».
Un autre exemple de multilatéralisme privé est le Climate Pledge. Les signataires s’engagent à atteindre la carboneutralité d’ici 2040 — soit 10 ans avant l’Accord de Paris. Amazon en est cofondatrice et aujourd’hui, on compte 378 signataires répartis dans 34 pays avec une capitalisation boursière cumulée près de 15 trillions $ et en croissance. Le Carbon Disclosure Project (CDP), créé par des investisseurs pour suivre les données sur les émissions et les risques financiers qui en découlent, est une autre entité formée collectivement par les grandes institutions financières. La transparence par rapport à l’impact climatique était l’objectif ayant rassemblé les entreprises du monde entier autour du mouvement CDP. Près de 20 000 entreprises à travers le monde ont divulgué leurs données par le biais du CDP en 2022, incluant plus de 18 700 sociétés représentant la moitié de la capitalisation boursière mondiale.
La première fois que j’ai envisagé ce terme, c’était lors du passage des Objectifs du Millénaire pour le développement (OMD) aux Objectifs de développement durable (ODD). Lors de la conception des ODD, le premier appel explicite a été lancé au secteur privé pour participer au mouvement multilatéral mondial (à cette échelle). La raison ? Le chiffre d’affaires de grandes entreprises dépasse le PIB de nombreux pays. Les entreprises disposent d’un pouvoir économique immense et leur capacité à influencer le changement (si elles en ont la volonté) est une force avec laquelle il faut compter. La capitalisation boursière combinée des 50 plus grandes sociétés mondiales équivalait à 27,6 % du PIB mondial en 2020, contre seulement 4,7 % en 1990. Il était donc logique que l’ONU fasse appel au secteur privé pour participer à l’agenda mondial du développement.
Mais, depuis les avancées des ODD jusqu’à aujourd’hui, un manque de confiance est perceptible. Dans le livre Net Positive de Paul Polman et Andrew Winston, il est fait mention de la tension lors des premières réunions sur les ODD pour Paul, car tous les yeux étaient tournés vers lui pour répondre des péchés du capitalisme. Paul, ex-PDG de la multinationale Unilever, était l’unique représentant du milieu des affaires au groupe de travail des ODD. Et bien peu de choses ont changé, comme l’a affirmé le Secrétaire général de l’ONU au début de la COP27 : « Un surplus de confusion et un déficit de crédibilité ». Cela a été appuyé par la présidente du comité d’experts chargé d’analyser l’écoblanchiment, Catherine McKenna, qui a déclaré : « Trop de ces promesses de carboneutralité ne sont guère plus que des slogans creux et du battage publicitaire. » Il est en effet difficile d’identifier une entreprise dont la feuille de route vers la carboneutralité est entièrement solide. Le défi réside dans le fait que la plupart des solutions prometteuses sont encore en développement. Comme l’a dit Winston Churchill (dans un autre contexte) : « Ce n’est pas la fin. Ce n’est même pas le début de la fin. Mais c’est, peut-être, la fin du début. »
- https://en.wikipedia.org/wiki/Multilateralism
- https://www.weforum.org/agenda/2022/11/cop27-alliance-of-ceo-climate-leaders/
- https://www.visualcapitalist.com/top-50-companies-proportion-of-world-gdp/
- https://www.spglobal.com/marketintelligence/en/news-insights/latest-news-headlines/deficit-of-credibility-un-deepens-benchmarking-of-corporate-net-zero-pledges-67395527
- https://www.linkedin.com/pulse/mutuality-trust-ruby-thapar
