Bertrand Russell a dit un jour : « La seule chose qui sauvera l’humanité, c’est la coopération. » Les vertus de la coopération sont comprises et respectées partout dans le monde, comme un moyen de travailler pour le bien commun. Dans son traité sur l’art de gouverner, « Arthashastra », Kautilya parle du « shada gunya siddhanta », ou la politique en six volets autour des affaires étrangères, pour assurer des relations internationales réussies. L’un des six principes pour survivre à la guerre (la concurrence, dans le paysage des affaires d’aujourd’hui) est le « samashraya », ou s’unir avec ceux qui ont des objectifs similaires.
Bien que personne ne conteste les vertus du partage ou de la coopération, ni Bertrand Russell ni Kautilya n’auraient imaginé qu’ils joueraient un rôle dans un secteur d’affaires qui a historiquement prospéré en s’excluant et en travaillant en silos. Oui, nous parlons des chaînes d’approvisionnement.
Bouleversement dans la chaîne d’approvisionnement
Partout dans le monde, les chaînes d’approvisionnement se sont surtout concentrées sur l’intégration verticale. Qu’il s’agisse d’étendre les réseaux d’entrepôts et de distribution en ajoutant des centres de distribution et de préparation de commandes, ou d’ajouter des capacités logistiques en agrandissant la flotte de transporteurs, les points clés de différenciation des leaders de la chaîne d’approvisionnement étaient traditionnellement définis par la qualité et la diversité de leurs actifs. Plus maintenant. Bienvenue à l’ère de l’économie de partage des chaînes d’approvisionnement.
Imaginons un instant une plateforme sur laquelle plusieurs détaillants peuvent être intégrés. Où chaque détaillant accepte de participer à un écosystème partagé en partageant ses actifs logistiques et de préparation de commandes avec les autres. Un détaillant principal pourrait probablement construire et maintenir cette plateforme. Les entreprises membres paient des frais d’inscription, et, selon les accords de licence individuels, peuvent utiliser cette plateforme partagée. Mais pourquoi ces membres rejoindraient-ils la plateforme? Une raison puissante est la possibilité d’accéder à des actifs communs.
Le partage des actifs
Des détaillants comme American Eagle Outfitters ont déjà entrepris cette démarche. Ce détaillant de vêtements et d’accessoires, dont le siège social est en Pennsylvanie, a acquis Quiet Logistics en décembre 2021 pour environ 360 millions de dollars. Il a également acheté AirTerra afin d’améliorer son modèle de préparation de commandes et de créer une nouvelle activité, centrée sur une plateforme logistique. La « Quiet Platform » qui en a découlé a intégré des détaillants à un rythme remarquable. Elle compte déjà une soixantaine de marques partenaires, dont Steve Madden, Kohl’s et Peloton. L’idée de ce service « plug-and-play » consiste à mutualiser les actifs logistiques et de préparation de commandes des marques partenaires afin que tous puissent les utiliser. Il s’avère que l’ensemble dépasse la somme de ses parties.
Bien que les acteurs plus établis dans ce secteur disposent de réseaux de distribution beaucoup plus vastes, des détaillants comme American Eagle prennent la tête pour contrer cela. Supposons qu’une commande arrive sur le site Web d’American Eagle. Cette commande pourrait être traitée par un entrepôt qui dessert aussi Steve Madden et livrée par des camionnettes qui transportent des produits pour Kohl’s. En mutualisant les actifs de distribution et logistiques, les détaillants partenaires sur une plateforme commune peuvent améliorer les délais de livraison et la préparation du dernier kilomètre. Ils peuvent aussi accroître l’efficacité de la consolidation des chargements, de l’optimisation des itinéraires et de l’équilibrage des charges des transporteurs en offrant un plus large choix de correspondances SKU-remorque, et une promesse de livraison plus robuste.
Transformer les centres de coûts en centres de revenus
Pour American Eagle, la plateforme remplit une double fonction. Elle transforme une chaîne d’approvisionnement traditionnelle, généralement perçue comme un centre de coûts, en une source de revenus. La plateforme réduit aussi le coût unitaire pour les détaillants partenaires—bénéfique pour tous. Plus important encore, avec des délais de livraison accélérés et davantage d’options, le groupe qui en bénéficie le plus est le client.
Émergence de l’économie des plateformes
Avec l’omniprésence de services comme Uber et Zomato, il est clair que l’économie des plateformes s’impose dans l’évolution du paysage commercial actuel. Un avantage notable de l’économie des plateformes est que le coût marginal d’acquisition de clients chute fortement une fois qu’un nombre critique de clients ont été intégrés. De même, plus il y a de clients intégrés à une plateforme de chaîne d’approvisionnement, plus le coût marginal de traitement des commandes approche de zéro. Et avec la mutualisation accrue des actifs de distribution, le coût marginal diminue encore davantage.
Le partage l’emportera sur l’exclusion.
Pour rivaliser dans un monde omnicanal en pleine transformation, où les clients exigent que leurs produits préférés soient livrés partout et en tout temps, les détaillants doivent innover. L’économie unitaire sera déterminante pour assurer leur succès, et une économie de partage dans la chaîne d’approvisionnement sera la clé pour y arriver.
Inutile de préciser que Russell et Kautilya auraient souri en constatant les formidables avantages que la coopération peut apporter à l’univers, en constante évolution, de la chaîne d’approvisionnement du commerce de détail. Et ce n’est qu’un début dans ce domaine passionnant!




